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Métro (Canada) | Ennemi: la réalité de l’autre

République démocratique du Congo, Salvador, Israël et Palestine. Dans chacun de ces lieux, deux combattants opposés. Dont le quotidien est fait de violence depuis toujours. De génération en génération, toujours la violence. Toujours la lutte contre un opposant, un ennemi. Mais cet ennemi, ces hommes ne l’ont jamais rencontré vraiment. Jusqu’à maintenant?

Qu’est-ce que la paix pour toi? Quel est ton rêve? Quel est le moment le plus heureux de ton existence? En l’essence, ces questions paraissent somme toute assez simples. Sauf que ceux qui y répondent, la paix, ils ne la connaissent pas. Les rêves, ils n’y pensent pas. Et les moments heureux, ils en ont vécu très peu.

Ces six hommes sont combattants. L’un d’eux, enfant-soldat.

Parmi eux, il y a Abu Khaled, membre du Front populaire de libération de la Palestine. Et Gilad, réserviste de l’armée israélienne. Soudain, sur votre tablette ou votre téléphone intelligent, ils se font face. Ils vous font face. Ils se regardent dans les yeux. Ils vous regardent.

Douce et dénuée de préjugés, la voix du Belgo-Tunisien Karim Ben Khelifa se fait alors entendre. Sa voix qui veut savoir, sa voix qui veut comprendre. Et montrer qu’avant d’être déshumanisés, programmés pour haïr leur ennemi, ces hommes aiment aussi, aspirent à une meilleure vie.

Photoreporter de guerre, Karim en est un jour venu à la conclusion que son médium avait «ses limites en termes d’impact». Que les gens qu’il photographiait, qui l’accueillaient au pire moment de leur existence, «il ne pouvait rien faire pour eux». Que leurs attentes, il ne pouvait pas les remplir.

Pourtant, le quadragénaire a travaillé pour New York Times Magazine, pour Vanity Fair, pour Le Monde. Comprendre: «J’ai atteint les meilleurs publics, les gens les plus éduqués, ceux qui ont un pouvoir d’achat, un droit de vote. Qui ont des leviers d’action. Et même avec ces leviers, ils regardent une double page de mes photos, aussi fortes soient-elles, et qu’est-ce qu’ils peuvent faire? Concrètement? Pour changer cette situation?»

Karim, lui, a décidé de faire appel aux nouvelles technologies. Quand ces dernières ont commencé à bouleverser l’ordre établi, celui qui a récemment «galéré une journée et demie à faire la mise à jour sur son téléphone» ne s’est pas replié sur lui-même. N’a pas pleuré la supposée mort du journalisme. Il a plutôt voulu trouver une nouvelle façon de parler à ces jeunes qui ne consomment plus l’information comme avant. Qui, surtout, ont un tout autre rapport à l’image. Comme nous tous. «Aujourd’hui, tout le monde est photographe. Ce n’est pas du tout un constat de défaite. Mais avec cette explosion vient, forcément, une certaine fatigue. Une certaine habitude.»

C’est pourquoi avec la réalité virtuelle et augmentée (dont, pourtant, il ne «connaît rien du tout»), Karim a plutôt essayé de repenser son métier.

C’est d’ailleurs ce qui a convaincu Louis-Richard Tremblay, producteur à l’ONF, de se joindre à Ennemi. «Ce projet porte l’empreinte du fantasme de bien des journalistes, de bien des producteurs de documentaires. Il nous pousse à dire: et si, cette fois, ça faisait une petite différence?» Parmi la prochaine génération de combattants? Dans les zones directement touchées?

Ainsi, Ennemi met face à face deux Salvadoriens de gangs opposés. Soit Amilcar Vladimir, du Barrio 18. Et Jorge Alberto, de la Mara Salvatrucha. La MS-13. Celle-là même que Donald Trump a prévu éradiquer. Celle-là même qui sévit encore plus aux États-Unis depuis son élection. Les victimes, dont plusieurs sont en situation d’illégalité, craignent de se tourner vers la police. Vous allez nous dénoncer? Vous serez déportés. Et la violence continue. Et la violence ne cesse jamais.

Avec leurs tatouages, ils apparaissent à l’écran. Et vous fixent. Et vous racontent.

Jorge a passé 17 ans en prison pour meurtre. À Karim, il avoue faire des cauchemars où il sent la présence de ceux auxquels il a «fait du mal». Il se souvient aussi du moment le plus heureux de sa vie. L’anniversaire de sa fille. «C’était en 1992.»

Devant lui, Amilcar reste silencieux quand Karim veut savoir s’il a déjà tué. Par contre, quand il lui demande ce qu’est, pour lui, la paix, le Salvadorien se met à parler et parler. Remarque que «ce mot a plusieurs définitions». Et que la sienne, celle qu’il préfère, c’est «une société où il n’y a plus de stigmates ni de tabous, où on vit en harmonie, où la couleur de la peau importe peu».

Soudain, derrière les airs de brute, point l’humanité. Celle que Nicolas S. Roy, président et directeur de création chez Dpt., a tant apprécié voir. Celle qui l’a poussé à faire en sorte que son studio de création interactive, sis dans le Mile End, se charge en partie du développement de l’application en réalité augmentée (grand projet, grande équipe). «Quand vous entendez un homme raconter à la première personne qu’à quatre ans il a vu ses parents se faire tuer à la machette, vous comprenez qu’il y a un contexte à la violence, remarque-t-il. Ça change complètement votre perception.»

Mais si l’application tente de changer notre perception, elle n’apporte pas de solution. Ni de réponse. Elle pose néanmoins plusieurs questions. Aux combattants d’abord. Puis aux utilisateurs. En effet, à la fin de leur expérience, ces derniers sont invités à cliquer, de façon anonyme, pour dire si leur vision de la guerre a changé. Et ce qu’ils en pensent, de cette guerre. «C’est une bouteille que je jette à la mer, note Karim Ben Khelifa. Ça n’a aucune valeur scientifique. Il est évident que les gens peuvent facilement répondre ce que j’ai envie d’entendre. Pour me faire plaisir ou parce que c’est de bon ton. Mais j’espère qu’ils répondront honnêtement.» Allez-y.