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Usbek&Rica | » J’ai testé pour vous : être une Lady Sapiens grâce à la réalité virtuelle « 

ÉDITO d’Emilie Echaroux – À l’occasion du NewImages Festival, qui s’est déroulé du 9 au 13 juin à Paris, une journaliste d’Usbek & Rica a pu tester Lady Sapiens, une expérience de réalité virtuelle réalisée par Camille Duvelleroy et coproduite par Ubisoft. Casque de VR sur la tête, elle a voyagé 38 000 ans en arrière pour se mettre dans la peau d’une femme de l’ère paléolithique. Au programme, notamment : peinture rupestre et chasse au mammouth.

Guidée par les crépitements du feu, j’avance à tâtons vers le mur de la caverne dans laquelle je suis plongée. Je me retrouve alors projetée dans une forêt immense. Un instant, j’oublie que je suis dans cette autre caverne version 2021 que constitue la salle souterraine du forum des Halles, à Paris, une manette dans chaque main et la tête recouverte par un casque de réalité virtuelle. Le ciel est d’un bleu perçant, l’eau translucide. Au loin, j’entends le chant des oiseaux. Ne manque que la brise légère et l’odeur d’humus pour s’y croire réellement. Je tourne sur moi-même, les yeux écarquillés, cherchant à m’immerger le plus possible dans cette nature virtuelle. Fascinée par les mille et un détails du paysage reconstitué, j’oublie la présence à mes côtés de plusieurs personnes qui attendent leur tour pour se mettre elles aussi dans la peau d’une Lady Sapiens le temps de quelques minutes.

« Vous êtes née il y a 38 000 ans. Vous expérimentez la place des femmes dans le clan » : voilà ce qui m’attend pour ma première expérience de jeu en réalité virtuelle. Je deviens assez vite une chasseresse plutôt habile. Une femme sapiens me guide à travers l’espace et le temps. D’abord, elle me présente sa tribu. Puis elle m’enjoint à apposer ma marque sur le mur d’une grotte – cette expérience rupestre m’apportant une nouvelle preuve de mon absence totale de prédisposition pour les arts plastiques… Il est temps, ensuite, de fabriquer ma propre lance, car la chasse va bientôt commencer.

Je commence par rire intérieurement. Difficile de concilier ce rite de passage obligatoire des hommes et femmes du Paléolithique avec mon éthique « anti-souffrance animale » de jeune femme du XXIe siècle. Mais ma petite rébellion ne dure que trente secondes. Pas moyen d’y échapper. Résignée, je prends ma lance et tire à contrecœur sur le pauvre (mais néanmoins massif) mammouth qui me fait face. Bizarrement, la bête ne se débat même pas, poussant un dernier cri quelques secondes plus tard. Autour de moi, chasseurs et chasseuses laissent exploser leur joie dans un ballet de danses et de cris. Cette chasse au mammouth un peu trop facilement expédiée vient de m’offrir mon ticket d’entrée dans la tribu : je suis officiellement une Lady Sapiens.  À l’horizon, le soleil se couche. Mes yeux s’ouvrent une dernière fois sur un paysage doré, avant que le festin- auquel je suis décidément heureuse de ne pas participer – ne commence.

L’expérience, qui dure douze minutes, m’a permis de découvrir à quoi ressemblait le quotidien d’une femme au paléolithique – qui ne consiste donc pas seulement à allaiter au coin du feu ou à cueillir des fruits et des plantes, comme on a trop souvent tendance à le croire. En déjouant les représentations de genre stéréotypées sur le rôle social joué par les femmes à l’époque, Lady Sapiens s’inscrit dans la lignée des récents travaux qui montrent que les femmes du paléolithique chassaient, peignaient et participaient à bien d’autres activités qu’on a longtemps cru réservées aux hommes. Des traces de lésions sur les coudes des squelettes de plusieurs femmes du paléolithique, notamment, indiquent qu’elles chassaient, d’autres blessures révélant qu’elles allaient aussi à la guerre quand des conflits entre clans éclataient. En 2016, à la lumière de ces avancées et grâce à l’analyse de son ADN, « l’homme de Menton », squelette d’un homo sapiens découvert en 1872, a ainsi été rebaptisé « la Dame du Cavillon ». Au vu de sa robustesse, les historiens étaient jusqu’alors persuadés que le squelette enterré sur place il y a environ 24 000 ans, était celui d’un homme…

« Non, les femmes préhistoriques ne consacraient pas tout leur temps à balayer la grotte et à garder les enfants en attendant que les hommes reviennent de la chasse, écrit l’historienne Marylène Patou-Mathis dans son livre L’Homme préhistorique est aussi une femme, une histoire de l’invisibilité des femmes (Allary, 2020). Les imaginer réduites à un rôle domestique et à un statut de mères relève du préjugé. Elles aussi poursuivaient les grands mammifères, fabriquaient des outils et des parures, construisaient les habitats, exploraient des formes d’expression symbolique. » Un constat parfaitement illustré et complété par Lady Sapiens, l’expérience VR proposée par Camille Duvelleroy. Et ce quel que soit votre degré d’appétence ou de répugnance pour la viande de mammouth…